Une marque disparue ne l’est presque jamais d’un seul coup. Elle perd ses magasins, son nom est repris, son logo cesse d’orner les façades, puis la dernière enseigne ferme. Les six noms qui suivent illustrent chacun une de ces trajectoires, avec des dates vérifiables et le dessin qui les accompagnait.
Disparue, reprise ou rebaptisée : trois façons de s’éteindre
La première est l’absorption. Prisunic est acheté en 1997 par Monoprix, et ses magasins sont intégrés au réseau de l’acquéreur. Mammouth suit le même chemin quand Auchan rachète les Docks de France en 1996 : l’enseigne s’efface progressivement, le dernier magasin fermant le 6 octobre 2009.
La deuxième est la faillite pure. La Cinq dépose le bilan le 31 décembre 1991, et sa faillite est constatée le 2 janvier 1992, après des pertes cumulées de 3,5 milliards de francs depuis sa création. Virgin Megastore connaît une fin comparable en France, avec une liquidation judiciaire en juin 2013.
La troisième est la marque qui survit sans ses murs. Manufrance voit son activité historique s’arrêter dans les années 80, mais le nom est aujourd’hui exploité pour des articles et des rééditions vintage. Tati, enfin, passe de repreneur en repreneur avant que son dernier magasin ne ferme.
Prisunic : de la cible fleurie à Monoprix
La chaîne naît le 1er décembre 1931, lancée par les magasins du Printemps pour concurrencer Uniprix. Son principe : des prix bon marché sur des produits d’usage courant, surtout non alimentaires, avec un peu d’épicerie et de confiserie.
Son identité se construit par le design. La styliste Andrée Putman devient directrice artistique en 1958, et en 1965 Jean-Pierre Bailly dessine le nouveau logotype : une cible fleurie en son centre. En 1968, l’enseigne vend aussi du mobilier et de la vaisselle sur catalogue, signés par des designers contemporains, une expérience arrêtée dès 1976.
Le succès des premiers magasins fait naître l’affiliation, ancêtre de la franchise : le commerçant affilié bénéficie du nom et des services de la centrale d’achat, grâce à la SAPAC créée en 1934. Le modèle sert de base à un réseau de plusieurs centaines de points de vente.
Le déclin se lit dans les chiffres. L’enseigne compte plus de 350 magasins en 1970 et seulement 132 en 1997, année du rachat par Monoprix. Le dernier établissement Prisunic ferme à Noisy-le-Sec en 2003. Son nom est resté un symbole : la « caissière du Prisunic » désignait dans le langage courant le prolétaire type.
Prisunic apparaît aussi à l’écran et dans les livres : Jacques Becker en fait le décor d’Antoine et Antoinette en 1947, avec une employée de photomaton au Prisunic des Champs-Élysées. Le roman Ciné-roman de Roger Grenier, prix Femina 1972, évoque une vendeuse de l’enseigne.
Mammouth, l’hypermarché qui écrasait les prix
Le premier hypermarché Mammouth ouvre en 1968 à Montceau-les-Mines, en Saône-et-Loire. L’enseigne n’appartient pas à un seul groupe : elle est portée par une centrale d’achats, Paridoc, et utilisée par sept groupes de distribution, dont les Docks de France.
Son positionnement est net : de petites surfaces, 3 403 m² en moyenne contre environ 10 000 m² pour un hypermarché Carrefour, qui lui permettent de s’installer en ville, et une forte part d’alimentaire, 70 % du chiffre d’affaires en 1976 contre 50 % chez Carrefour.
Le slogan de lancement, « Mammouth écrase les prix », a marqué une génération. Il devient « Quand on sait ce que ça coûte, on choisit Mammouth » en 1983, puis « Mammouth centre de vie, pour le prix et pour le plaisir » en 1988. En 1993, le logo est redessiné : les défenses sont représentées par un seul trait et les angles laissent place aux arrondis. Au rachat par Auchan, l’enseigne compte 75 hypermarchés, dont 67 appartiennent en propre aux Docks de France.
La taille de l’enseigne progresse vite dans les années 90. En 1993, les Docks de France rachètent la Société alsacienne de supermarchés pour 1,7 milliard de francs, ce qui fait de Mammouth la troisième chaîne d’hypermarchés du pays. Au rachat par Auchan, son chiffre d’affaires atteint 28 979 millions de francs. Un hypermarché Mammouth avait même ouvert en 1977 à Oiartzun, au Pays basque espagnol.
Manufrance, la vente par correspondance de Saint-Étienne
Le 10 novembre 1887, Étienne Mimard et Pierre Blachon achètent la Manufacture française d’armes et de tir pour 50 000 francs-or, après avoir déposé le brevet du fusil Idéal. La marque devient célèbre pour ses fusils de chasse, ses vélos Hirondelle, lancés en 1891, et ses machines à coudre Omnia.
Le nom Manufrance date de 1911. Au-delà de l’aspect commercial, il fait faire des économies aux clients, puisque les télégrammes étaient facturés au mot. Le premier magasin parisien, rue du Louvre, avait ouvert en 1892.
L’entreprise se développe vite : les bâtiments du cours Fauriel sont lancés en 1893, la machine à coudre Omnia sort en 1906, le fusil Simplex en 1908 et le Robust en 1913. En 1900, 80 succursales sont déjà ouvertes dans les colonies françaises.
La société est mise en liquidation judiciaire en 1979, et le tribunal de commerce de Saint-Étienne annonce son dépôt de bilan le 23 octobre 1980. L’activité se poursuit en partie jusqu’en 1985. À la fin de 1980, une coopérative ouvrière est montée en six jours avec 600 salariés, et Bernard Tapie obtient l’exploitation de la marque. Le nom, lui, vit aujourd’hui sur des articles pour la nature, la maison et les loisirs, et sur des rééditions de catalogues et de maillots de l’AS Saint-Étienne, dont Manufrance fut le sponsor.

La Cinq : une chaîne, trois logos
L’idée naît politiquement : le 16 janvier 1985, François Mitterrand annonce la création de deux chaînes privées gratuites, La Cinq et TV6. La Cinq émet du 20 février 1986 au 12 avril 1992. C’est la première chaîne généraliste nationale privée et gratuite française, d’origine italienne. Elle dépose le bilan le 31 décembre 1991 et sa faillite survient le 2 janvier 1992 ; elle perd alors son autorisation d’émettre, comme TV6 en 1987.
Son identité visuelle change trois fois. Le premier logo, de 1986, est réalisé par Cesare Priori sous la direction artistique de Valerio Lazarov, qui élabore l’habillage. En 1987, il est relooké en 3D par Alain Vautier et Hervé Loizeau, dans un cristal bleu qui sert aux génériques de la chaîne.
En 1991, Jean-Paul Goude crée le dernier logo, après le rachat par Hachette fin 1990. Le contour du « 5 » est conservé, mais sans l’étoile, pour identifier à l’écran la nouvelle Cinq : le logo suit ici les changements d’actionnaires.
Côté audience, la chaîne diffuse dès le 7 mars 1987 de nouveaux dessins animés japonais le matin et en fin d’après-midi, comme Princesse Sarah ou Robotech. Son audience tourne alentour de 11 à 14 %, loin des deux premières chaînes historiques.
Virgin Megastore et Tati : deux fins, en 2013 et en 2021
Le premier Virgin Megastore français ouvre en 1988 sur les Champs-Élysées. Les difficultés s’accumulent ensuite : fermetures à Bordeaux-Mérignac début 2011, au Carrousel du Louvre en janvier 2012, à Saint-Denis en mars 2012, à Bobigny en juillet 2012. Le 17 juin 2013, la filiale est placée en liquidation judiciaire avec ses 26 derniers magasins.
Tati a une histoire plus longue. Jules Ouaki crée l’enseigne le 13 mars 1948 et choisit « Tati », anagramme de Tita, surnom de sa mère Esther. Le succès repose sur la vente en vrac dans des bacs, un logo à motif vichy, le nom en grand et le slogan « Tati, les plus bas prix ».
Le vichy rose et blanc disparaît le 22 février 2013 au profit d’un logo framboise. Le groupe Gifi reprend l’enseigne en 2017, puis annonce en 2019 le passage des magasins sous son nom, à l’exception de celui de Barbès. Ce dernier magasin ferme définitivement en septembre 2021.
Les chiffres du naufrage sont nets. En 2013, l’enseigne compte 129 points de vente en France. Quand Gifi la reprend en juin 2017, 1 428 des 1 700 emplois menacés sont sauvés et 109 des 140 magasins conservés pour au moins deux ans.

Comment vérifier le sort d’une marque ancienne ?
Commencez par distinguer l’enseigne, la société et le nom. Une même marque peut avoir perdu ses magasins sans avoir perdu son nom : Manufrance en est la preuve, avec une marque exploitée longtemps après la fermeture de l’usine.
Relevez ensuite trois dates : la dernière vente sous le nom, la dernière enseigne fermée, le dernier changement de logo. Quand elles diffèrent de plusieurs années, comme pour Tati (logo changé en 2013, dernier magasin fermé en 2021), la marque a connu une longue fin de vie. Cette lecture évite de confondre rachat, rebaptisation et vraie disparition.
Les dates en un coup d’œil
| Marque | Début | Fin | Ce qui reste |
|---|---|---|---|
| Prisunic | 1931 | 2003 | Magasins absorbés par Monoprix dès 1997 |
| Mammouth | 1968 | 2009 | Hypermarchés absorbés après le rachat par Auchan en 1996 |
| Manufrance | 1887 | 1985 (activité historique) | Nom exploité pour des articles vintage |
| La Cinq | 1986 | 1992 | Rien : autorisation d’émettre retirée après la faillite |
| Virgin Megastore | 1988 | 2013 | Chaîne active en Afrique du Nord et au Moyen-Orient depuis 2015 |
| Tati | 1948 | 2021 | Magasins convertis en Gifi |
Pour d’autres identités visuelles qui ont changé, voyez l’ancien logo Google, l’histoire du logo Pepsi ou celle du Bibendum de Michelin. Les raisons d’une refonte de logo expliquent pourquoi certaines marques en changent avant de disparaître.
Questions fréquentes
Quelle est la plus ancienne marque de cette liste ?
Manufrance, dont la manufacture d’armes est rachetée en 1887 par Étienne Mimard et Pierre Blachon. Elle prend le nom Manufrance en 1911.
Prisunic existe-t-il encore ?
Non. Le dernier magasin portant ce nom a fermé à Noisy-le-Sec en 2003, six ans après le rachat par Monoprix.
Pourquoi parler d’années 80 pour Tati ou Prisunic ?
Ces enseignes sont nées bien avant, en 1948 et 1931. Elles figurent ici parce qu’elles étaient encore en pleine activité dans les années 80, avec des centaines de magasins pour Prisunic.
Pourquoi La Cinq a-t-elle disparu ?
Elle a déposé le bilan le 31 décembre 1991 (faillite le 2 janvier 1992), avec des pertes cumulées de 3,5 milliards de francs depuis sa création. Fin 1991, son PDG avait dû licencier 576 salariés.
Qui a dessiné le logo de Prisunic en 1965 ?
Jean-Pierre Bailly, qui propose une cible fleurie en son centre.
Si un vieux logo vous intrigue, cherchez d’abord la date de la dernière enseigne, puis celle du dernier changement graphique : l’écart entre les deux raconte la fin de la marque. Les rééditions de catalogues, d’affiches ou de maillots sont souvent la meilleure trace restante pour les collectionneurs.


